Ake EDWARDSON : Enquêtes d’Erik WINTER – 02 – Un cri si lointain

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Suede

INFOS ÉDITEUR

Ake EDWARDSON - Enquetes Erik WINTER – 02 - Un cri si lointain

Parution aux éditions JC Lattès en septembre 2003

Parution aux éditions 10/18 en octobre 2004, 2009

Traduit du suédois par Anne GIBSON

La canicule produit de drôles d’effets à Göteborg en cette fin d’été. Tensions exacerbées, violences, affrontements quotidiens dans les rues, la ville est en ébullition. Quant au commissaire Erik Winter, il se laisse pousser les cheveux, fait du vélo et se baigne chaque jour dans la mer, en se demandant combien de temps encore il pourra résister aux pressions d’Angela, qui menacent durement sa vocation de dandy célibataire. Puis, une nuit, le corps d’une inconnue est découvert près d’un lac des environs. La seule piste dont Winter dispose est livrée lors de l’autopsie : cette femme a donné naissance à un enfant.

(Source : 10/18 – Pages : 528 – ISBN : 9782264050618 – Prix : 10,20 €)

L’AVIS DE CATHIE L.

Un cri si lointain, Rop fran langt avstand en version originale éditée en 1998 à Stockholm, traduit par Anne Gibson, a été publiée en France en 2003 par les éditions Jean-Claude Lattès, puis réédité en 2004 par les éditions 10/18 dans la collection “Grands détectives”.

L’action se situe à Goteborg, en pleine canicule. Ce roman, significatif dans l’œuvre de Ake Edwardson : comme souvent dans les polars scandinaves, les problèmes sociaux et politiques étayent l’intrigue sans toutefois l’écraser ; ici, chacun des personnages est amené à vivre sa propre vie, le contexte social ne constituant qu’ une trame, une sorte de toile de fond dont le rôle n’est pas d’expliquer pourquoi tel crime a eu lieu mais plutôt de permettre au lecteur de se projeter dans l’univers dans lequel évolue Erik Winter.

Le regard sur la Suède : il est intéressant, dans les fictions policières venues du froid, d’observer l’évolution sociale et politique de l’œuvre dans son ensemble, de s’arrêter un moment sur le regard que l’auteur pose sur son pays, somme toute pas si différent du nôtre. Il parait que c’est le taux de chômage et de criminalité qui permet d’établir le bilan de santé d’une société. Et, si l’on en croit Ake Edwarson, la malade semble profondément atteinte.

“La ville est en pleine fermentation, je ne sais pas comment dire. On a eu une douzaine de bagarres entre gangs, ou plutôt entre bandes rivales, rien qu’au cours de la semaine dernière. Plein de nationalités différentes, y compris des Suédois. C’est vraiment effrayant, Erik. Il y a quelque chose…je ne sais pas ce que c’est…de la haine?…qui pousse les gens à se battre. A se menacer surtout, en fait, jusqu’à présent.” (Page 28).

“Et moi, j’en ai assez de la chaleur parce que je suis Suédois. Je veux être un Suédois fort, tournée vers l’avenir. J’en ai marre de la violence. Cette ville n’a pas une infrastructure adaptée à la violence (…)” (Page 156)…

“L’avocat avait déposé une nouvelle demande d’asile. Winter ne pensait pas qu’elle aboutirait. Le gouvernement suivait une ligne dure. Le désespoir était considéré comme menace et chantage. Il touchait peut-être le cœur des faibles mais il n’influençait pas la jugeote des autorités.” (Page 202).

Sa construction : le roman est raconté du point de vue du commissaire Winter, point de vue de l’enquêteur. Mais certains chapitres racontent l’histoire d’une petite fille séparée de sa maman et qui se retrouve dans un endroit inconnu, sans que le lecteur sache la raison d’être de ces scènes, procédé qui le pousse à se poser des questions.

D’autres chapitres s’interrompent brutalement, la suite n’étant révélée que plus tard et de manière indirecte, procédé littéraire dont le but est de maintenir la curiosité du lecteur en éveil, mais parfois agaçant car la suite ne survient que plus tard : “-Ça ressemble à un signe, dit le garçon en examinant la petite tache de couleur rouge sur le jaune sale de la coque. Je ne sais pas. En tout cas, il n’y était pas avant.” (Fin du chapitre, page 132)… “-Et le bateau est resté là pendant tout le temps que vous étiez près de la voiture?  reprit Winter. -Il paraissait complètement immobile. -Pourriez-vous une fois de plus nous indiquer l’heure le plus précisément possible ?” (Page 173). Et le chapitre s’arrête là…

Les thèmes : le thème de la solitude et de l’indifférence sociale est souvent abordé dans l’œuvre de Ake Edwardson. C’est un des discrets signaux d’alarme que l’auteur pointe du doigt.

“Personne n’avais essayé de prendre des nouvelles d’Helen Andersen depuis sa disparition. Pas davantage de la petite. Cette évidence-là était encore plus douloureuse. Jusqu’où pouvait aller la solitude? Comment une mère et sa fille pouvaient disparaître sans manquer à qui que ce soit ?” (Pages 262-263).

Le problème de l’immigration : même si l’auteur n’en fait pas son cheval de bataille, l’immigration et le racisme apparaissent dans le roman d’une manière sous-jacente :

“C’est comme au boulot, ces satanés discussions sur les immigrés. Comme s’il était devenu politiquement correct de dire qu’il y a trop d’immigrés, de réfugiés et de nègres dans ce pays !” (Page 33).

L’intrigue

L’intrigue de Un cri si lointain est complexe, mêlant plusieurs histoires qui ne semblent posséder aucun lien entre elles. Fin de l’été. La canicule s’est abattue sur Goteborg, produisant des effets pervers sur la population: tensions, affrontements, violences sont devenues le lot quotidien d’une ville en ébullition. L’inspectrice Aneta Djanali se fait agresser, apparemment en raison de la couleur de sa peau. On comprend qu’il est sans doute arrivé quelque chose à une jeune mère et à sa fille.

Aussi, quand  le corps d’une femme inconnue est découvert sur les bords d’un lac des environs, avec pour seul indice qu’elle a un jour donné la vie, on ne peut s’empêcher d’établir un lien entre les deux affaires, bien qu’aucun indice ne vienne étayer cette hypothèse. De fait, le commissaire et son équipe pataugent littéralement dans la choucroute: aucune piste, aucun témoignage.

Mais un jour, une voisine de la jeune femme disparue, une dame âgée toute timide et d’apparence insignifiante, n’ayant pas aperçu sa jeune voisine depuis quelques temps, se décide à écrire à la police. Un nom, une adresse, et l’enquête est relancée. Petit à petit, les indices font surface redonnant courage à l’équipe d’enquêteurs qui parvient à établir des connexions avec une affaire vieille de 25 années et avec le Danemark. Malgré tout, l’enquête sera longue et éprouvante, surtout dans l’ambiance survoltée qui continue de transformer la ville en un immense champ de bataille: détournement de bus, fusillade, bagarres… On n’a jamais vu ça !!

L’enquête : comme dans de nombreux polars, surtout scandinaves, l’histoire est racontée du point de vue de l’enquêteur, ce qui permet au lecteur d’assister à toutes les étapes de l’enquête, les investigations, les recherches d’indices, les perquisitions, les interrogatoires, mais aussi ce que je considère comme la partie la plus passionnante: les séances de briefing, lorsque toute l’équipe, ou en tout cas certains membres, se réunit pour analyser les indices et explorer les différentes pistes; comme dans cet extrait où Winter discute avec son supérieur :

“Un lieu est rarement choisi au hasard. On l’a souvent constaté. Le meurtrier le choisit. Surtout dans un cas comme…celui-ci. -Je suis d’accord. Je crois. -Nous devons nous demander pourquoi elle a été retrouvée à cet endroit précis. Au bord du lac. A cette extrémité du lac.” (Page 120)…

Le commissaire Winter essaie de comprendre ce qui s’est passé en reconstituant les faits, partageant ses interrogations avec son fidèle ami, j’ai nommé le lecteur :

“Aurais-tu fait ça si tu avais tué quelqu’un, Winter ? Aurais-tu pris la direction du lac ? Pourquoi avait-on laissé le corps à cet endroit ? Combien de nos criminels connus aiment à étrangler leurs victimes ? Ont-ils des lieux favoris ? Que savons-nous de cet endroit ?” (Page 68).

Les personnages

  • Angela : petite amie d’Erik Winter.
  • Steve Macdonald : commissaire de police à Londres, qui mènera la double enquête avec Erik Winter ; deviendra son ami.
  • Aneta Djanali : inspectrice de police dans l’équipe du commissaire Winter.
  • Fredrik Halders : inspecteur dans l’équipe du commissaire Winter ; 44 ans, divorcé.
  • Lars Bergenhem : policier dans l’équipe du commissaire Winter.
  • Lotta : soeur d’Erik Winter.
  • Erik Winter : 37 ans, commissaire à la brigade criminelle de Goteborg. Personnage complexe et attachant, dont il est intéressant de suivre l’évolution. Doué d’une sorte de double vue qui lui permet de “voir” les scènes de crime sous un angle original : “Mais c’est vrai ! L’intuition m’a fait aller là-bas et elle m’a conduit au bon endroit au bon moment.” (Page 138).

Malgré son apparente assurance, les enquêtes qu’il mène laissent des traces et suscitent des questions sur son implication dans son métier, une lucidité qui donnent une réelle épaisseur au personnage :

“Il s’était senti jeune et fort dans son travail ; maintenant, il ne savait plus. Comme s’il avait pris cinq ans, ou même dix, en très peu de temps : l’enquête du printemps dernier avait été si éprouvante qu’il s’était demandé s’il aurait encore la force de continuer à être flic, d’endosser cette espèce de rôle de contrepoids actif dans le cycle du mal.” (Page 17)…

“Alors il lui avait parlé. De la peur qui s’emparait de lui lorsqu’il approchait le cœur du mal. Cette peur avait grandi. Sa fragilité était de plus en plus grande, une bulle d’air qui se dilatait…Il ne pouvait pas se débarrasser de la journée, le soir venu, l’accrocher à un cintre, enfiler un survêtement et penser à autre chose… Ses beaux vêtements étaient une sorte de protection contre l’inquiétude qui menaçait sans cesse d’envahir son propre corps”. (Confidences faites à sa sœur Lotta, page 126).

“Pourtant, malgré cette sourde angoisse qui pèse de plus en plus sur sa vie, le commissaire n’était pas “cynique. Il croyait à la force du bien, et c’était pour cela qu’il parlait du mal. Le mal était impénétrable. C’était comme d’observer l’ennemi par une vitre blindée. Il était là, parfaitement visible, mais on ne pouvait l’atteindre (…) Celui qui tentait de le circonvenir par la raison se faisait détruire. Il commençait à l’apprendre mais il lui restait encore un très long chemin à parcourir. Il voulait s’approcher du monstre pour le vaincre. Son travail consistait à suivre le mal à la trace, à forcer le blindage et à le terrasser” tel un chevalier moderne… (Page 161).

Et puis, certains passages ancrent le commissaire dans le quotidien afin que cette dimension de “super-flic” ne prenne pas le dessus. Erik Winter, malgré son boulot à la brigade criminelle, n’en reste pas moins un être humain comme les autres, dont la vie se rythme de gestes quotidiens :

“Il passa un short et une chemisette en coton, enfila une paire de sandales. Rangea son portefeuille dans la poche de sa chemise et vérifia que le trousseau de clefs était encore dans la poche du short. Il laissa son portable sur la table de chevet.” (Page 20).

Mon avis

Un cri si lointain est un polar solide, lourd, sombre… comme le cri du mal qui sourd des profondeurs de la terre, qui remontent des abysses de l’océan, qui descend des abîmes insondables des cieux qui nous entourent… comme une bête tapie dans l’ombre guettant sa proie inlassablement. L’intrigue, malgré la complexité de ses ramifications, est bien ficelée.

Les personnages ne sont pas du tout superficiels ; d’ailleurs rien chez Ake Edwardson n’est superficiel. Certes, ils ont leur rôle à jouer dans l’histoire (après tout, ils ne sont que des personnages de fiction), mais ils ont leur propre vie professionnelle et personnelle, cette vie qui leur donne de l’épaisseur, de la profondeur.

Quant à l’ambiance, l’impression de lourdeur due à la canicule qui ne semble pas naturelle, jumelée à l’enquête qui s’enlise, est relayée par la sensation que quelque chose de mauvais agit à l’insu de tous ; qu’il y a des remous en souterrain, des remous qui émergeront un jour et qu’il faudra alors affronter. Car la fuite ne sera pas de mise. La fuite n’apparaît jamais comme une solution viable dans les romans d’Edwardson. Bien au contraire !!

Mais l’un des aspects les plus passionnants de ce roman est le suivi de l’enquête en direct ; le lecteur fait partie de l’équipe du commissaire ; il la suit dans ses investigations, il participe aux réunions, il fait du porte à porte avec ses inspecteurs. Bref, il en constitue un membre à part entière. A charge pour lui de réunir les indices, de savoir les interpréter et de trouver la solution !!

Même si, comme je l’ai dit plus haut, l’analyse sociale reste discrète chez Edwardson, en tout cas moins évidente que chez Mankell notamment, la réflexion sur le métier de policier constitue le fil rouge de Un cri si lointain; le commissaire Winter, justement de par sa fonction de policier, est témoin de la mutation de la société suédoise, de l’avancée de la criminalité, du mal qui rampe ; il est conscient que les moyens dont dispose la police sont insuffisants et inadaptés. Edwardson, à sa façon, tire la sonnette d’alarme: rien ne sert de jouer les autruches ; si l’on veut combattre son ennemi et le terrasser, il faut bien le connaître. Le polar nordique nous enseigne qu’il ne faut jamais s’avouer vaincu, ne pas baisser les bras mais affronter le mal yeux dans les yeux, prendre la vie à bras le corps et se battre. “Vaincre ou mourir” était la devise de leurs prestigieux ancêtres…

 

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