Audur Ava OLAFSDOTTIR : L’embellie

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Islande

INFOS ÉDITEUR

l embellie - Audur Ava OLAFSDOTTIR

Parution aux éditions Zulma en aout 2012

Parution au éditions Points en avril 2014

Traduit de l’islandais par Catherine Eyjólfsson

En ce ténébreux mois de novembre, la narratrice voit son mari la quitter sans préavis et sa meilleure amie lui confier son fils de quatre ans. Qu’à cela ne tienne, elle partira pour un tour de son île noire, seule avec Tumi, étrange petit bonhomme, presque sourd, avec de grosses loupes en guise de lunettes.

Avec un humour fantasque et une drôlerie décapante, l’Embellie ne cesse de nous enchanter par cette relation cocasse, de plus en plus attentive, émouvante entre la voyageuse et son minuscule passager. Ainsi que par sa façon incroyablement libre et allègre de prendre les fugaces, burlesques et parfois dramatiques péripéties de la vie, et de la vie amoureuse, sur fond de blessure originelle. Et l’on se glisse dans l’Embellie avec le même bonheur immense que dans Rosa candida, en une sorte d’exultation complice qui ne nous quitte plus.

(Source : Zulma – Pages : 400 – ISBN : 9782843045899 – Prix : 22,00 €)

L’AVIS DE CATHIE L.

Audur Ava Olafsdottir est une romancière islandaise née en 1958 à Reykjavik. Elle a fait ses études d’histoire de l’art à Paris. Elle est professeur d’histoire de l’art à l’université d’Islande ; directrice de son Musée,  Audur Ava Olafsdottir est très active dans la promotion de l’art. A ce titre, elle a donné de nombreuses conférences et organise régulièrement des expositions.

Le roman

L’embellie, Rigning i november (littéralement Pluie de novembre) en version originale parue en 2004, traduit par Catherine Eyjolfsson, a été publié par les éditions Zulma en 2012, puis réédité par les édition Points en 2014.

L’embellie, second roman de la romancière islandaise, continue son exploration des relations humaines, amorcée dans Le rouge vif de la rhubarbe, en abordant les thèmes de l’amitié, de la maternité et du couple, mais aussi de la différence, de l’handicap vécu non pas comme une catastrophe mais comme une richesse, sur un ton toujours aussi fantaisiste et enjoué, avec beaucoup d’humour :

« les gens n’aiment pas recevoir de la visite dans les odeurs de cuisine, ils n’apprécient guère de discuter en chaussettes ou même pieds nus face à une inconnue, au milieu d’un amoncellement de chaussures dans une entrée étroite, avec autour d’eux des gosses énervés -d’après moi, ce sont les conditions idéales pour que la facture soit réglée sur-le-champ… » (Pages 14-15).

La question cruciale à laquelle Audur Ava Olafsdottir tente de répondre à chacun de ses romans est comment vivre en harmonie avec ses proches sans nous trahir nous-mêmes…Un certain détachement, comme la narratrice qui semble prendre le départ de son mari plus comme une péripétie dans son sens premier (événement soudain qui change la situation des personnages et opère une révolution dans l’action) et s’y conforme parce que « c’est comme ça et pas autrement », serait-il un début de solution ?

Le roman comprend deux parties : la première, la plus courte, raconte comment la vie de la narratrice va se trouver bouleversée par deux événements aucunement liés entre eux ; la seconde nous entraîne dans un road-movie plutôt animé…

L’intrigue

La narratrice, traductrice à son compte, voit sa vie bouleversée : son mari, qui éprouve des difficultés à vivre avec une femme si peu conventionnelle, sans habitudes ni routines, incapable de lui donner des repères auxquels il puisse se rattacher, la quitte pour une autre; quelques jours plus tard, Audur,sa meilleure amie, mère célibataire enceinte de six mois, se foule la cheville; hospitalisée jusqu’à l’accouchement, elle lui confie la garde de son petit garçon, Tumi, presque sourd et portant des lunettes très épaisses.

Ayant gagné un chalet d’été qu’elle veut installer dans son village natal situé sur la côté est de l’Islande, elle décide d’emmener le petit garçon avec elle. Les voilà partis, la boîte à gant remplie de billets de 1000 couronnes et le coffre plein de choses aussi hétéroclites qu’un bocal à poissons rouges, sacs de couchage, marmite de boulettes de poissons, sur la Nationale 1 qui fait le tour de l’île, en direction de l’est. Mais, comme dans les contes de fées, les deux nouveaux amis font des rencontres aussi inattendues que constructives, car n’oublions pas que la jeune femme est avant tout à la recherche d’elle-même…

Les personnages

Les personnages de L’embellie sont peu nombreux mais chacun remplit un rôle bien particulier sur le parcours de la narratrice. Comme dans les contes de fées, les aventures du personnage dominant (ici la narratrice) constituent le coeur même du récit où il s’agit de régler une affaire de famille : fraîchement séparée de son mari et en charge d’un enfant qui n’est pas le sien, comment va-t-elle gérer cette situation sans compromettre ni son équilibre personnel, ni celui de l’enfant ?

Tumi est un enfant très particulier : âgé de quatre ans, il porte des prothèses auditives et d’énormes lunettes ; grand prématuré à sa naissance, il est nettement plus petit que les autres enfants de son âge. Pourtant, il se révèle un petit être tout à fait étonnant et tellement mûr : il ne sait pas vraiment lire mais il sait écrire certains mots ; bien qu’il ne puisse pas vraiment parler, il est tout à fait capable de faire comprendre ce qu’il veut et ce qu’il ne veut pas. Il apprend même à sa maman de substitution le langage des signes. Il s’adapte facilement aux nouvelles conditions de vie qui lui sont imposées mais sait, le moment venu, obtenir ce dont il a envie ou agir selon sa volonté propre, comme dans la scène finale.

Tous les autres personnages sont mis sur sa route afin de l’aider dans sa quête, chacun à son niveau : les chasseurs, l’homme déguisé en père Noël, les fermiers à qui appartient la brebis écrasée, son amie Audur, le jeune homme qui gère la plate-forme de saut à l’élastique, les chanteurs estoniens…

Les lieux

Dans tous les romans d’Audur Ava Olafsdottir, les lieux revêtent une certaine importance, en tout cas aux yeux du lecteur non scandinave qui bénéficie d’un total dépaysement. Ceci est d’autant plus vrai pour L’embellie dont l’action se déroule principalement sur la route, la Nationale 1 qui n’a de nationale que le nom…: « Nous avons déjà franchi une rivière et il y en a une autre à venir, soit deux ponts à voie unique et la route qui se resserre encore, ma parole! Les nids-de-poule se multiplient et deviennent de plus en plus profonds. La route poursuit ses méandres… » (Page 201) => Telle cette route sinueuse, la narratrice poursuit son chemin qui, coûte que coûte, la mènera à destination, quelle que soit cette dernière.

Dans les contes de fées, la symbolique de la route, du chemin est très forte. En effet, le chemin constitue l’un des éléments de l’image archétype que l’être humain se forme de lui-même. Dans le roman, la narratrice, après le départ de son mari, est en recherche d’elle-même : « Je pars d’abord seule, ensuite on pourra aller ensemble quelque part » (Page 347) => sous-entendu : quand je me serais trouvée, je pourrais te faire une place dans ma vie.

Le chemin évoque une traversée de la « nuit », de nos propres ténèbres afin de renaître à un jour nouveau, comme en ce jour le plus court de l’année où « le monde soulève sa noire couverture et le soleil fait son entrée horizontale par la fenêtre, une mince strie rose… » (Page 346), jour que choisit la narratrice pour boucler son cercle et rentrer en ville pour préparer un autre voyage.

La route circulaire empruntée par la narratrice ressemble à un parcours initiatique, parcours au cours duquel, grâce aux rencontres qu’elle fera et obstacles qu’elle surmontera, elle apprendra à mieux se connaître en toute quiétude :

« Ce qu’il y a de mieux dans le réseau routier de l’île, c’est cette voie circulaire, rien ne vient y déranger l’esprit…On peut s’arrêter à peu près n’importe où et reprendre le volant sans avoir à feuilleter le guide. Ça facilite beaucoup les choses d’échapper à l’angoisse du choix à chaque carrefour ».( Page 215).

Le climat

Le climat tient une place particulièrement importante dans les romans de Audur Ava Olasfdottir car c’est lui qui, si je puis dire, fait la pluie et le beau temps et conditionne la vie quotidienne et les agissements des personnages. Dans L’embellie, aucun doute que l’histoire se serait déroulée autrement si la narratrice avait voyagé en été ou dans un pays situé plus au sud.

Toute l’île est plongée dans une éternelle obscurité, symbolisant les ténèbres intérieures dans lesquelles la jeune femme évolue, ténèbres qui la poussent à partir vers l’est :

« Les matins d’hiver sont silencieux et sombres. Le temps s’est calmé ; comme si, au lendemain de la dépression qui a balayé l’île, une torpeur s’était abattue sur les hommes marquant l’arrêt de la vie active, comme si tout était au degré zéro et que chacun dormait encore du sommeil de la Belle au Bois Dormant. » (Page 130).

Il fait tellement sombre que la voyageuse, « Pour me remémorer la disposition du champ de lave », doit faire appel à son imagination. « Le jour est long à poindre. Vers midi enfin, une faible lueur prend forme au-dessus du port, une strie de clarté dans l’obscurité brunâtre. » (Page 319).

Mon avis

Audur Ava Olafsdottir fait partie de ces romancières dont la magie opère à chaque ligne pour nous enchanter, nous mener sur les chemins de notre moi avec beaucoup d’humour, une pointe de fantaisie, un zeste de facétie et une énorme pincée de tendresse et de bienveillance. Certes, Audur Ava Olafsdottir sait combien les relations humaines peuvent être complexes et parfois destructrices, mais son message est clair: basculer du bon côté n’est finalement pas si difficile quand on y met du sien: faire preuve de générosité, de compréhension, d’indulgence et de gentillesse est à la portée de chacun d’entre nous, petits comme grands…

L’embellie est un joli conte moderne à la sauce islandaise qui vous transportera dans un monde de tendresse, d’émotion et d’humour. La morale de l’histoire, car dans les contes il y a toujours une morale, est de prendre ce que nous donne chaque jour avec juste ce qu’il faut de détachement et une petite pointe de philosophie afin de ne pas sombrer dans la dépression; pas de fatalisme ni de démission, simplement se contenter de ce que la vie nous offre et nous accommoder des épreuves comme des petites joies.

A lire sans modération !!

 

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