Bengt OHLSSON : Kolka

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Suede
Bengt OHLSSON - Kolka-
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  • Éditions Phébus en aout 2012
  • Traduit par Anna Karila
  • Pages : 224
  • ISBN : 9782752906083
  • Prix : 21,00 €

PRÉSENTATION ÉDITEUR

« À partir de maintenant, ce sera l’anglais. C’est ma nouvelle vie ».

C’est sur cette déclaration lapidaire que l’adolescente sans nom ouvre son journal, le soir même du remariage de son père. Brutalement transplantée de Lettonie en Angleterre, elle décide de couper définitivement les liens qui la rattachaient à son pays d’origine et choisit d’oublier sa langue maternelle.

Décision qui aura un bruit de déflagration.

L’insolente, la capricieuse, la cynique, la sentimentale, la voleuse, l’intrépide, la couarde, la fiévreuse jeune fille arpente les pelouses et la demeure patricienne de sa riche et tendre belle-mère, observe avec cruauté et amour son père, fréquente les supermarchés, s’égare dans la nuit et engage une conversation, via Internet, avec un bien étrange personnage, loup ou ogre, sûrement les deux. Les monstres convoitent et manipulent toujours le Petit Chaperon rouge.

Dans un constant décalage culturel, linguistique et identitaire, Kolka est l’un des plus percutants portraits d’adolescente de ces dernières années.

NOTRE AVIS

Bengt Ohlsson, né le 6 septembre 1963 à Ostersund, est un dramaturge et écrivain suédois. Dans ses romans, Bengt Ohlsson s’attache à explorer les côtés les plus sombres de la psyché humaine. Outre ses romans, il rédige également des chroniques humoristiques dans lesquelles il aborde des questions sociales de la vie quotidienne. Les meilleures d’entre elles ont été réunis dans deux recueils parus en 1996 et en 2005.

Le roman

Kolka, Kolka dans la version originale parue en 2010 en Suède, traduit par Anne Karila, a été publié en 2012 par les éditions Phébus, dans la collection Littérature étrangère. Il est écrit à la première personne dans un langage courant, voire familier, parfois empreint de poésie. Les scènes sont racontées par l’adolescente narratrice, un peu comme dans un journal intime: on y trouve pêle-mêle sa vision des choses qui l’entourent dans sa nouvelle vie, ses questions existentielles, ce qu’elle ignore, ce qu’elle ne comprend pas : « Donc je rigole avec les autres et en jetant un oeil autour de moi, je croise un regard à ma gauche, quelqu’un se penche pour me dire quelque chose, je dois me pencher aussi et faire semblant de comprendre… » (Page 11), ses états d’âme : « Et le sentiment d’humiliation était lui-même une humiliation, franchement je ne comprends pas pourquoi j’étais incapable de lui demander tout simplement ce que voulait dire le mot, pourquoi cela prenait de telles proportions. Je me sentais alors plus détraquée que jamais. » (Page 77).

Les nombreuses conversations y sont, logiquement, presque toutes rapportées au style indirect : « Je demande à papa s’il peut m’aider à descendre au rez-de-chaussée. Pour quoi faire, s’étonne-t-il ? Je lui dis que je veux juste faire un petit tour. Il ne semble pas convaincu. » (Page 215)… « Je lui dis que j’aime bien la tête noire en terre cuite, et elle raconte que Sarah l’a faite chez sa grand-mère, quand elle n’avait que cinq ans. » (Page 154). Ce qui pourrait paraître comme un inconvénient et ralentir le rythme du récit constitue en réalité un atout en donnant plus de authenticité à l’histoire.

L’intrigue

Abandonnée par sa mère très jeune, la narratrice, une jeune adolescente dont nous ne connaissons pas le nom, s’installe en Angleterre suite au remariage de son père avec une femme riche. Une nouvelle vie commence alors pour elle dans une nouvelle famille et une nouvelle école. Son adaptation s’avère plutôt compliquée. Les adultes qui l’entourent ne semblent pas toujours comprendre ses difficultés et ses humeurs.

« Et mon accent ridicule. C’est bizarre. Dans ma tête, je n’ai pas du tout d’accent. Ni quand j’écris d’ailleurs. Enfin, pas un accent très prononcé en tout cas. Mais dès que j’ouvre la bouche pour parler, je suis quelqu’un d’autre. Quelqu’un de plus mou et de plus long à la détente. Quelqu’un qui n’a pas d’humour. Bref, la tache parfaite. » (Page 29).

Elle raconte sa vie quotidienne tissée de souvenirs de sa vie d’avant dans son pays d’avant avec ses copines d’avant, se rappelant quand Katrina est entrée dans leur vie et a chamboulé son existence. Confrontée au monde complexe des adultes :

« Puis j’ai compris que c’était papa qui pleurait (…) Je restai là pétrifiée. Je ne savais pas ce que je devais faire. S’il attendait que j’aille le consoler, que je lui demande ce qui c’était passé. Je savais que j’en serais incapable et que ce serait complètement déplacé. Quand même, il avait laissé sa porte ouverte, cela voulait dire quelque chose. Je me demandais bien quoi. » (Page 81)

Face à cette incompréhension, elle établit un contact sur le net avec un jeune homme dont le pseudo est « loup solitaire ». Elle s’invente une personnalité et une vie complètement différentes de la réalité. Peu à peu, une complicité se tisse entre eux jusqu’au jour où l’adolescente lui fait une requête très inhabituelle: à un jour défini par elle, il devra venir la tuer. Quand ce jour arrive…

Les personnages

• Narratrice : adolescente sans nom originaire de Lettonie ; grande, maigre, pâle.
• Jaan : père de la narratrice ; écrit des poèmes ; homme superstitieux ; propriétaire d’un bar dans sa vie d’avant ; anneau à l’oreille pour se donner des allures « de mec libre ».
• Katrina : belle-mère de la narratrice ; divorcée, mère d’une fille prénommée Sarah ; un peu fêlée.
• Sarah : fille de Katrina âgée d’environ dix ans ; maigre; fait du sport deux fois par semaine ; gentille et attentive.

Les lieux

La maison de Katrina dans laquelle la narratrice vit désormais symbolise le décalage qui existe entre sa vie d’avant et sa nouvelle vie, son pays d’avant et l’Angleterre. Les habitudes y sont différentes et illustrent son malaise, sa difficulté à s’adapter à son nouvel environnement :

« Je me perds tout le temps dans la maison. Il n’y a aucun bruit et ils ne ferment jamais la porte d’entrée à clé. Sarah m’a dit qu’il y a une clôture autour de la propriété (…) Elle pensait peut-être au pays d’où je viens. Un pays où une telle « propriété » serait pillée et réduite en cendres en un rien de temps, et des gens comme nous mangés tout crus. » (Page 23).

En conclusion

La particularité de ce roman est d’aborder les thèmes de l’abandon, de la richesse et de l’adolescence à travers une intrigue originale, racontée par l’adolescente elle-même, selon un parti pris qui, certes, occulte le point de vue des adultes, mais permet de brosser un portrait de jeune fille désœuvrée tout en nuances, entre réalité et fantasmes, empreint de tendresse, de dureté aussi, ouvragé par toutes ces petites choses du quotidien auxquelles s’attachent les ados.

Le regard acéré et lucide, parfois cruel, que la jeune fille porte sur son entourage est restitué avec humour et une certaine affection pour son personnage : « Elle a les cheveux tout ébouriffés, on dirait qu’elle sort d’une maison de fous. Qu’on lui a fait des électrochocs. Cette coiffure, ça la vieillit. Déjà qu’elle est vieille. Je sais à quoi elle s’imagine ressembler, coiffée comme ça. Je le sais parfaitement. Elle s’imagine être un esprit libre. » (Page 12).

Bengt Ohlsson montre avec beaucoup de justesse et de délicatesse la psychologie torturée et complexe d’une adolescente moderne, perdue dans un monde qu’elle parvient difficilement à décrypter.

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