Lina BENGTSDOTTER : Annabelle

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Lina BENGTSDOTTER : Anna-belle
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Présentation Éditeur

En quittant Gullspång à l’âge de 14 ans, Charlie Lager s’était juré de ne plus jamais y retourner. Mais cette petite ville perdue au coeur de la Suède, où chômage et alcool ont peu à peu érodé tout espoir d’un avenir meilleur, est aujourd’hui sous le feu des projecteurs.

Annabelle, 17 ans, a disparu au cours d’une fête à laquelle elle avait pourtant interdiction de participer. Cela fait quatre jours qu’elle n’a plus donné signe de vie.

Devenue inspectrice à la brigade criminelle de Stockholm, Charlie est envoyée sur place pour enquêter. Fugue, enlèvement, suicide, meutre ? Toutes les hypothèses sont permises. Toutefois une chose est sûre : pour retrouver Annabelle, Charlie devra combattre ses vieux démons et déterrer ce qu’elle avait mis tant d’années à enfouir au plus profond d’elle-même.

Origine Suede
Éditions Marabout, collection Black Lab
Date 22 janvier 2019
Éditions Le Livre de Poche
Date 4 mars 2020
Traduction Anna Gibson
Pages 416
ISBN 9782253181200
Prix 8,20 €

L'avis de Sophie PEUGNEZ

L’heure tourne et Annabelle n’est toujours pas rentrée. Nora sa mère une anxieuse chronique envoie Frederik à la recherche de leur fille. Dans l’ancienne épicerie située loin de tout, il n’y a que des mégots, des cadavres de bouteilles, des jeunes bien alcoolisés mais personne ne peut dire où Annabelle est passée.

A l’aube Charlie s’extirpe du lit d’un inconnu en étant encore bien imbibée, elle est dans la rue lorsque le téléphone sonne. C’est son patron Challe qui la convoque alors qu’elle est en congé : une jeune fille de 17 ans a disparu dans le Västergötland à Gullspång. Elle est tétanisée, incapable dire à son chef que c’est la ville où elle a grandi.

Ce n’est que dans la voiture qu’elle arrivera à en parler à son collègue Anders Bratt dont elle est proche alors que tout pourrait les opposer dans la vie. Il est issu des classes sociales favorisées, il peut se montrer arrogant, il est posé, marié. Elle a connu une enfance complexe, elle a du se construire seule. Elle est obstinée, brillante, l’alcool est une béquille dont elle n’arrive pas à se passer, c’est sa thérapie, son exutoire, peut-être une des rares choses qui l’aident à obtenir un peu de calme dans sa tête, à se sentir vivante avec le sexe et son métier. A la fois trop secrète pour les autres et en même temps trop exubérante lorsqu’elle a bu. Ses derniers «exploits » à la fête du personnel ont laissé des traces dans les mémoires.

Annabelle s’est volatilisée il y a 4 jours. Selon la police sur place, elle a une vie un peu dissolue ce qui fait qu’ils ne sont pas trop inquiétés au départ. « Gullspång, petite localité agricole, 6000 habitants (5200 en 2020 selon Wikipedia), les mères les plus jeunes du pays, mauvaise hygiène dentaire, taux de chômage élevé ». A travers le regard d’Anders c’est aussi le regard de ceux qui viennent de la Capitale versus Charlie qui est native de cet endroit. Charlie angoisse de plus en plus à l’idée de retrouver la ville et les souvenirs de sa mère Betty remonte à la surface : Betty qui rit, qui danse, qui boit trop, qui tourbillone d’un homme à l’autre, Betty qui aime sa fille mais qui oublie de s’en occuper. Le regard des autres sur elles. Charlie qui a quitté cette ville profonde de la Suède pour aller vivre à Stockholm à l’âge de 14 ans dans une famille d’accueil.

Dans Gullspång qui ressemble à une ville fantôme des habitants se sont mobilisés pour retrouver Annabelle mais pour Charlie se sont les fantômes du passé qui remontent à la surface ou ses démons. Une époque où elle s’appelait Charline, où elle avait encore une maman, où elle a failli former une famille avec Matthias et son fils. Mais l’âme des habitants est-elle comme le lac à l’entrée de la ville : noire et sans fond. Dans cette bourgade où la vie est rythmée par les machines destructrices de l’usine, par les cannettes que l’on trinque, tout paraît cyclique. Peut-on y grandir sans se détruire ? Annabelle, Charlie, Betty tournoient en riant, autour de feux de joie imbibées ou en se consumant de l’intérieur. Est-ce cette ville qui est dangereuse ou dissimule-t-elle un (ou plusieurs) prédateur(s) ?

J’ai eu un énorme coup de cœur pour Annabelle de Lina Bengtsdotter publié aux éditions Black Lab et aux éditions Le livre de poche. Il fait partie des ouvrages où je me dis mais pourquoi je ne l’ai pas lu avant. J’ai adoré le personnage de Charlie tellement réaliste, elle n’est pas l’archétype du détective qui boit trop désabusé par la société. Non, c’est beaucoup plus fin, l’auteur qui enseigne la psychologie en Suède (et le suédois) explique très bien le mécanisme de l’alcool comme une béquille pour aider à survivre et à aider à surmonter des douleurs et des traumas psychologiques profonds. Je ne loue pas la méthode mais c’est intéressant de voir comment Charlie a cette soif d’aller de l’avant, de vivre à fond la passion de son métier, peut importe le regard des autres (enfin c’est ce qu’elle fait croire ou elle essaie peut-être de se convaincre).

Lina Bengtsdotter dépeint également très bien une petite ville où on a l’impression que le temps s’est arrêté avec des codes, des modes de vie qui se transmettent de génération avec parfois les mêmes dysfonctionnements. Son texte pourrait très bien se dérouler dans certains de nos régions françaises peut rapprocher son récit de ceux de Nicolas Matthieu (les enfants après eux éd. babel), Benoit Minville (Rural Noir éd. Gallimard Série Noire), Nicolas Maleski (La force décuplée des perdants éd. Harper Collins) avec un genre que l’on appelle le polar rural. Un roman dans la même tonalité que l’un autre de mes coups de cœur Le journal de ma disparition de Camilla Grebe : ces lieux et ces habitants oubliés par les grandes habitants, où les industries laissent des cicatrices sur les paysages et sur les corps : thrillers psychologiques et très réalistes. L’auteur donne aussi de nombreuses pistes de lectures notamment Edgar Poe mais aussi des découvertes musicales avec le groupe punk Ebba Grön et d’autres artistes.

Une écriture très limpide avec des personnages qui permettent aux lecteurs de s’identifier. Et au-delà d’un roman policier, c’est aussi un véritable ouvrage de psycho-généalogie avec le poids des secrets de famille qu’ils ne sont pas clairement identifiés peuvent impacter la vie de plusieurs générations. Pour aller plus loin sur ce sujet, je vous conseille notamment la lecture de « Aïe, mes aïeux » d’Anne Ancelin Schützenberger éditions Desclée de Brouwer.

J’ai vraiment le sentiment d’avoir déambuler aux côtés de Charlie Lager dans Gullspång à travers les différentes époques, j’ai été émue par ses jeunes filles et ses femmes mais les personnages masculins ne sont pas en reste (que ce soit son co-équipier et d ‘autres qu’elle va croiser) mais si je continue je vais vous écrire un roman au lieu d’une chronique. Donc un conseil plongez vous rapidement dans Annabelle cette intrigue policière addictive, j’ai également eu beaucoup de plaisir à lire le tome 2 Francesca (je vous en parle dans un prochain billet) et vivement la traduction du tome 3 Beatrice.

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Co-fondatrice de Zonelivre.fr. Sophie PEUGNEZ est libraire, chroniqueuse littéraire pour le journal "Coté Caen" et modératrice de débat.

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