Interview de Nicolas ESCACH, Maître de conférences à Sciences Po Rennes, Campus Caen

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Nicolas Escach, Maître de conférences en géographie
Responsable du pôle Europe du Nord de Sciences Po Rennes, Campus Caen

Nicolas EscachSOPHIE PEUGNEZ : Bonjour Nicolas Escach, quelle est votre formation ?

Nicolas ESCACH : Mon parcours est assez pluridisciplinaire. J’ai depuis longtemps choisi de travailler sur l’Europe du Nord mais je ne voulais pas me limiter à une seule entrée méthodologique. Après une classe préparatoire économique et commerciale puis littéraire et une année d’histoire et géographie à Caen, j’ai étudié à l’ENS de Lyon où j’ai obtenu l’agrégation de géographie. J’y ai préparé une thèse soutenue en 2014 sur le rôle des réseaux de villes au sein de l’espace baltique. J’ai ensuite enseigné à l’ENS de Lyon, à l’université de Lyon 3 puis à l’université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines avant de retrouver la Normandie. Parallèlement, j’ai poursuivi une formation d’art dramatique, d’abord auprès de Janine Berdin à Lyon, puis dans la classe professionnelle de Jean-Laurent Cochet à Paris. Le travail dramaturgique de Frédéric Ferrer (Kyoto Forever) m’a beaucoup inspiré : il utilise le théâtre comme un outil permettant de partager avec le plus grand nombre des questionnements géographiques, par exemple à propos du réchauffement climatique. Je crois beaucoup à ces passerelles entre des univers qui n’avaient a priori aucune raison rationnelle de se rencontrer.

SP : Quelles langues nordiques pratiquez-vous ?

NE : Ma réponse peut paraître étonnante mais je ne parle pas encore de langue nordique. Comme je travaillais initialement sur l’ensemble des États riverains de la mer Baltique, je n’ai pu me résoudre à en choisir une en particulier. Mon terrain était transnational et je passais régulièrement d’un territoire à l’autre. J’ai cependant noué un attachement particulier avec l’Allemagne. J’ai habité une année à Berlin pour un séjour de recherche au Centre Marc Bloch et pour une mission à l’Ambassade de France. Ces expériences m’ont permis d’acquérir un bon niveau linguistique. J’ai donc mené par la suite la plupart de mes entretiens de recherche en allemand ou en anglais, utilisant des outils de traduction pour lire les matériaux dont j’avais besoin dans d’autres langues. J’ai eu la chance de compter sur la bienveillance de professeurs qui m’ont apporté leur connaissance des langues scandinaves à l’image de Marc Auchet (Professeur émérite à la Sorbonne). Je souhaiterais cependant apprendre le danois dans les années qui viennent. Analyser une culture sans parler la langue condamne à ne voir qu’une partie seulement de la réalité.

SP : Vous enseignez à Sciences Po, à l’université, vous écrivez des articles qui sont publiés dans de grands quotidiens, comment arrivez-vous à gérer vos multiples activités ?

NE : Toutes ces activités sont cohérentes à mes yeux car elles s’articulent autour des deux mêmes passions : l’Europe du Nord et l’écriture. Je cherche le plus possible à créer des échos entre ces différentes missions qui s’avèrent souvent complémentaires. Il m’arrive de trouver une idée d’article en préparant un cours ou au contraire de changer l’organisation d’une séance car la rédaction d’un texte m’a aidé à structurer plus précisément ma pensée. Ce ne sont que des moyens différents pour que la réflexion progresse. Un enseignant-chercheur co-construit un réseau de connaissances avec ses collègues et ses étudiants mais son rôle est à mon sens aussi de les partager dans l’espace public, de lier sa temporalité longue avec le temps court de l’actualité. Les pays nordiques et baltiques sont encore méconnus en France. J’ai donc à cœur de leur donner plus de visibilité en mettant leurs dynamiques en perspective. Je revendique une forme d’engagement, non pas en plaquant une idéologie sur ce que j’observe, mais plutôt en ne bornant pas les types de supports et les approches. J’avoue aussi étancher une certaine curiosité en m’impliquant dans des sphères professionnelles différentes que j’aime décrypter. Être passionné est un moteur considérable qui démultiplie les envies et fait (trop) souvent oublier la fatigue. J’ai beaucoup de chance car ma famille et mes proches me soutiennent énormément par mille petites attentions. Le travail n’est qu’une partie seulement de la vie et ce sont les moments passés en dehors qui réordonnent la suite.

Campus Sciences Po Caen
Campus Sciences Po Caen
Campus Sciences Po Caen

SP : Quand a été créé Sciences Po Rennes, Campus de Caen ?

NE : Le Campus de Caen a été créé en 2012. D’abord situé place de la République, il a déménagé deux ans plus tard au 10 rue Pasteur, près de la place Saint-Sauveur. Nous accueillons cette année 120 étudiants, ce qui marque une progression annuelle constante (66 étudiants en 2016-2017 et 103 en 2017-2018). Nos formations s’articulent autour des transitions appréhendées sous des angles géographiques, historiques, juridiques, politiques ou sociologiques. Nous proposons un parcours généraliste de deuxième année et deux masters : Concertation et Territoires en transition (CTT) et Stratégies innovantes des territoires urbains : anticiper les transitions (In Situ). Le Campus constitue un véritable laboratoire d’idées et de projets où le futur s’étudie et s’invente. Les étudiants associent solide ouverture théorique et projections dans des réalisations concrètes : certains ont ainsi travaillé l’an dernier sur la préparation d’un Plan local de l’agriculture ou sur la requalification du quartier des Quatrans. Des enseignements de haut niveau sont proposés grâce à des chercheurs et professionnels français et étrangers venus d’institutions prestigieuses comme le Commissariat général à l’égalité des territoires (CGET), France Stratégie ou l’École d’urbanisme de Paris. Parallèlement, un cycle mensuel d’événements, spectacles, conférences, ateliers est ouvert aux Caennais. Ils sont majoritairement gratuits, accessibles à tous et organisés en lien avec nos partenaires. Le programme détaillé est consultable sur Facebook (Campus de Caen – Agenda) ou en s’abonnant à notre newsletter (nicolas.escach@sciencespo-rennes.fr). Cette année, des personnalités comme Paul Quilès (ancien ministre, directeur de campagne de François Mitterrand en 1981), Martin Vanier (géographe, ancien responsable du programme de prospective de la DATAR « Territoires 2040 ») ou Katrina Kalda (écrivain, prix du rayonnement de la langue et de la littérature française de l’Académie française) visiteront le Campus. Il ne faut pas hésiter à pousser la porte : nos rencontres ne sont ni austères, ni pointues. Nous proposons au contraire un contenu très accessible autour d’une ambiance ludique. L’an dernier, lors des rencontres franco-nordiques, les visiteurs pouvaient par exemple imaginer leur maison idéale avec un jeune suédois en choisissant les matériaux, l’aménagement intérieur, les vis-à-vis extérieurs, avant de s’initier dans notre cour intérieure au fameux mölkky.

SP : Sciences Po Rennes – Campus Caen a une spécificité unique en France liée aux pays nordiques pouvez-vous nous en parler ?

NE : Les campus Sciences Po ont traditionnellement un double ancrage thématique et géographique. Différentes orientations régionales égrènent ainsi les cursus délocalisés de Sciences Po Paris et de Sciences Po Lyon. Le campus de Caen a, depuis septembre dernier, inauguré un pôle Europe du Nord (Arctique-Nordique-Baltique), promouvant ainsi une zone particulièrement reconnue dans le domaine de l’innovation territoriale. S’il existe plusieurs cursus nordiques en littérature ou civilisation en France (l’université de Caen est d’ailleurs reconnue nationalement pour son excellence en la matière), plus rares sont les programmes orientés vers les sciences sociales. Le pôle offre des enseignements dédiés dans plusieurs disciplines (géographie, histoire, sciences politiques, économie), l’accueil chaque semestre de professeurs étrangers, l’apprentissage du suédois, des conférences et un fonds d’ouvrages et de documents initié grâce à un don de l’Ambassade de Lettonie réalisé en 2017. De plus, nos étudiants se rendent régulièrement en Europe du Nord en observation participante. En M1, ils s’immergent une semaine dans une ville nordique en se faisant embaucher dans des structures reconnues pour leur degré d’innovation. Ils pourront ensuite mobiliser les méthodes et les savoir-faire observés dans leur futur travail en France ou à l’étranger. En M2, ils contribuent avec des étudiants norvégiens mais aussi des élus, start-ups, entrepreneurs, associations à élaborer des solutions disruptives à un problème que nous pose une collectivité ou une entreprise au sein d’un « studio franco-nordique de design des systèmes urbains ». Les meilleures options seront réellement appliquées. Ce dispositif est le résultat d’un partenariat signé avec la NMBU d’Ås/Oslo en décembre dernier et marque les prémices d’un futur réseau d’institutions et universités septentrionales autour d’une préfiguration de la région urbaine du futur. Mon collègue Marius Grønning, architecte engagé dans de nombreuses politiques territoriales en Norvège, est un partenaire particulièrement solide. Il est prévu qu’il revienne bientôt en Normandie pour animer des ateliers.

SP : Sciences Po Rennes – Campus Caen a un partenariat avec le Festival Les Boréales ? Quand est-il né ? Quelles actions communes construisez-vous ?

NE : Nous organisons depuis trois ans à chaque édition du festival au moins une soirée sur le Campus en lien avec l’actualité des pays nordiques. Cette année, le pôle Europe du Nord accueillera une conférence de Céline Bayou intitulée « Les États baltes face à la Russie – Entre peurs et pragmatisme » mais aussi l‘exposition Clin d’œil de Lettonie déjà présentée en région parisienne et à Nantes et qui offre un beau panorama du patrimoine naturel et culturel de ce magnifique pays. Nous avons également par le passé contribué à interroger la place du monde nordique à Caen. En 2016, une collaboration avec l’association citoyenne Yes We Caen a permis, dans le cadre des Boréales, la tenue d’une soirée citoyenne intitulée « Caen et le monde nordique : des relations pleines d’avenir ! » afin de réfléchir à la forme que pourraient prendre les coopérations à venir entre la ville et les métropoles nordiques.

SP : Vous allez accueillir à partir de la rentrée à Sciences Po le Nordic Reading Club, animé par l’Association Zonelivre. Pouvez-vous nous dire 2 ou 3 mots de ce nouveau partenariat ?

Nordic reading clubNE : J’ai connu le Nordic Reading Club il y a un an lors d’une conférence d’Emmanuel Ruben à laquelle j’assistais avec mes étudiants. J’ai beaucoup aimé la convivialité qui se dégageait de ces rencontres et en suis sorti ému. Le club n’est pas un simple cercle littéraire : derrière des témoignages de lectures émergent des regards sur l’évolution des sociétés nordiques et parfois l’échange de sentiments bien plus intimes. Cette porosité entre le paysage extérieur et la carte mentale intérieure est d’ailleurs très nordique. Les participants sortent avec la sensation de s’être nourris intellectuellement, émotionnellement et amicalement. Notre proximité géographique avec le Brouillon de Culture est un vrai atout : nous prolongeons en quelque sorte, à l’emplacement de l’ancienne université, le campus 1 vers l’ouest. Je me réjouis que notre collaboration s’accentue. Avec la réhabilitation du quartier Lorge et le tropisme de l’Artothèque, le quartier connaît une vraie dynamique culturelle.

SP : Vous êtes président d’une nouvelle association nordique dont le nom sera révélé en septembre. Quels sont les buts et les projets de cette nouvelle association ?

NE : La création en cours de l’association est le fruit d’une dynamique collective à laquelle les acteurs caennais du monde nordique ont contribué : l’université, les Boréales, l’association Basse-Normandie/Pays nordiques, l’association Norden, les consuls honoraires présents à Caen, Ornavik, Zonelivre Nordique… Nous souhaitons, avec tous ceux qui veulent apporter leur contribution, matérialiser durablement la position de Caen dans les relations franco-nordiques en impliquant les habitants, les collectivités et les relais étrangers. Nous avons plusieurs projets concrets en cours sur la Presqu’île pour créer des synergies sur un plan culturel, universitaire, éducatif, politique mais aussi économique, social, sportif et touristique. Le monde nordique est une formidable source d’inspiration mais aussi un faisceau d’acteurs innovants avec lesquels nous pouvons bâtir de nouveaux projets de développement. Pourquoi ne pas ramener aussi un petit grain de folie ? J’ai visité l’année dernière Godsbanen, une ancienne gare de triage transformée en maison commune à Aarhus (Danemark). Les tableaux d’affichage n’informent plus sur le départ des trains mais sur la profusion d’ateliers proposés : danse, chant, peinture, cuisine, débats. Le tout s’insère dans un lieu ouvert, appropriable autour d’un café, d’une boutique, d’expositions d’art, de plateformes de projets, de pépinières d’entreprises et d’associations. Le collectif porte donc beaucoup d’idées mais pourra compter sur un socle déjà solide. Éric Eydoux a notamment bâti énormément d’échanges et d’institutions qui positionnent le pôle Caen/Bayeux comme moteur en Normandie et en France.

SP : Vous êtes l’auteur du livre « les Danois » publié aux Éditions Ateliers Henry Dougier. Comment s’est construit ce livre ?

Nicolas ESCACH - Danois
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NE : J’étais fasciné par les contradictions que suscite le Danemark. Il cristallise nos envies, nos frustrations et nos utopies. Nombreux sont les appels à un « modèle danois », une « voie danoise », une « méthode danoise ». Un détour en somme, à la manière des contes philosophiques des Lumières. Parler de lui est une manière de parler de nous. Pourtant, tout le monde a beau le citer, le récupérer, l’instrumentaliser, rares sont les réelles transpositions. « Ce ne serait pas reproductible en état » finissent par conclure les acteurs français. La médiatisation des initiatives danoises contraste de fait avec la méconnaissance réelle du pays en France. J’étais d’autre part intrigué par l’écart entre la taille du pays et l’importance qu’il a eu dans la recomposition des territoires mondiaux, ce qui résulte d’une approche pragmatique, modulaire et systémique : du conteneur qui a accéléré la mondialisation économique, à la symbiose industrielle qui révolutionne le développement local, en passant par le design, les Danois ont beaucoup contribué à définir nos échelles géographiques et à leur donner un sens. Ils sont ingénieux par nécessité. L’innovation est née d’un complexe géographique et s’inscrit dans une matrice qui comporte son lot d’atouts et de périls. J’ai souhaité contourner le plus longtemps possible Copenhague, ville-aimant condamnant le visiteur à s’éloigner de l’essentiel. J’ai donc loué une voiture pour parcourir le Jutland et me suis même retrouvé seul, au milieu de nulle part, après avoir remis les clés dans une boîte aux lettres de l’aéroport de Karup vide, sans vol programmé jusqu’au lendemain matin.

SP : Vous revenez d’un voyage au Groenland, qu’est-ce qui vous a marqué dans ce pays ?

NE : Le Groenland est une région autonome du Danemark dont les influences culturelles sont extrêmement riches grâce à l’apport des Inuits, des Danois, des Philippins et des étrangers de passage. Nos repères y sont à la fois tranquillisés et bouleversés. Nuuk est une ville comme toutes les autres avec une université, un centre culturel-cinéma, des supermarchés. Elle hybride à merveille des schémas européens et nord-américains bien connus. Cependant, les innovations architecturales, agricoles, économiques et la modernité la plus visible cohabitent avec des traditions aux antipodes de notre philosophie occidentale. Jean Malaurie a bien retranscrit l’intensité métaphysique et spirituelle qui se dégage des Groenlandais. L’utilisation optimisée des ressources, un lien indéfectible avec la nature, l’absence de propriété et de velléité d’accumulation, une autorégulation continuelle de la communauté en sont des traits caractéristiques. Mon trajet en bateau vers Ilulissat m’a également beaucoup marqué. Le silence, l’absence d’implantations humaines, l’immensité des paysages rendent l’expérience d’un cabotage sur la côte ouest singulière. À l’arrivée, les icebergs de la baie de Disko rappellent le vêlage intensif des glaciers. J’ai assisté lors d’une randonnée à la formation d’un tsunami dans le fjord suite à la chute d’un pan d’iceberg, l’alliance dramatique d’un grondement sourd avec l’engraissement vertical de la vague ramènent à la vulnérabilité des espaces terrestres. Nous avions conscience d’être dans un territoire éphémère. Au retour à Orly, j’avais l’impression d’être agressé par le moindre bruit et par la rapidité violente de notre société.

SP : Si on devait diffuser un morceau musique pour illustrer cet entretien ça serait lequel ?

NE : Je dirais Glassworks de Philip Glass, les Mélodies Élégiaques d’Edvard Grieg et quelques titres du groupe de pop rock Nanook que j’ai découvert cet été lors d’un fabuleux concert au Groenland.

SP : Quels sont vos livres cultes ?

NE : J’ai découvert Jules Supervielle grâce à Christophe Bigot, mon professeur de lettres d’hypokhâgne. Son recueil de nouvelles L’Enfant de la haute mer est d’une rare poésie. Je trouve magnifique ses métaphores oniriques pour expliquer le monde. Il construit des systèmes internes cohérents, presque scientifiques, mais avec un décalage élégant. Il créé des associations prolifiques qui ne reposent sur aucune logique rationnelle, la beauté et le pouvoir de l’imagination devenant les seuls liens. Je ne crois pas beaucoup à la rationalité exclusive. Pour comprendre, l’émotion et l’intuition sont souvent plus utiles. Analyser créé un obstacle car ce qui nous entoure garde toujours sa part de mystère. Nous pouvons, sans mettre de mots, en ressentir des échos et tenter de les dépeindre. En ce qui concerne la littérature nordique, j’ai beaucoup appris sur la mentalité danoise avec Peter Høeg (L’Histoire des rêves danois) et Carsten Jensen (Nous les noyés). Les théâtres scandinaves et russes ont été également très importants pour moi. Dans les cours de théâtre, on dit souvent que chaque apprenti comédien vit une période de fascination pour Tchekhov, avant de prendre ses distances. Je suis apparemment resté figé à la première étape…

SP : Merci Nicolas Escach d’avoir pris le temps de répondre à mes questions.

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