Conte de Noël inédit en France. Publié en exclusivité sur Zonelivre.fr

La légende de Noël – depuis longtemps oubliée – du garçon trop sérieux pour son âge, de la fille merveilleusement belle, du bureaucrate tout sourire et du monstre rouge sang.

Par Lotte et Søren Hammer, © 2010

Traduit de danois par Anne-Charlotte STRUVE (… et très librement inspirée par le conte coréen Le jeune homme et le tigre d’In Sob Zong)

Dans un passé fort lointain, un garçon raisonnable partit en voyage. Il n’était pas allé très loin avant d’apercevoir, du haut de son cheval, un biscuit de Noël qui roulait vers lui. – Salut, petit gars sérieux, dit le biscuit. Puis-je t’accompagner ? – À quoi sers-tu ? demanda le garçon. Le biscuit de Noël répondit : – J’ai bon goût et je croustille entre les dents, je suis bon marché à la limite du gratuit, et entouré de mes frères, personne n’arrive à me distinguer. – D’accord, tu peux venir, dit le garçon sérieux, le biscuit sauta sur le cheval et ils reprirent la route. Il neigeait. De gros et doux flocons tombaient du ciel. On entendait le son des grelots et des traîneaux dans la neige, car c’était Noël.

Le garçon sérieux et le biscuit de Noël poursuivirent leur voyage à cheval. Tout à coup, une étoile apparut sur la route, s’orientant droit vers eux en cahotant sur ses pointes. Elle s’arrêta et dit : – Puis-je me joindre à vous ? – À quoi sers-tu ? demanda le garçon, et l’étoile répondit : – Je scintille et j’étincelle joliment dans le noir afin que tout le monde puisse se rêver dans un ailleurs bien meilleur qu’ici. – D’accord, tu peux venir, dit le garçon sérieux, et l’étoile monta sur le cheval. Et il y avait le tintement des cloches de l’église et le houx et encore plus de neige qu’auparavant, une neige encore plus blanche même. C’était Noël.

Le garçon sérieux, le biscuit de Noël et l’étoile poursuivirent leur voyage à cheval. Puis, une guirlande lumineuse s’approcha en serpentant, elle s’arrêta et demanda : – Puis-je me joindre à vous ? Et le garçon raisonnable dit : – À quoi sers-tu ? – Je diffuse la lumière dans les nuits d’hiver et fais penser aux fleurs et au printemps, et comme je suis courte, je permets d’économiser de l’électricité, répondit la guirlande lumineuse. Le garçon acquiesça, et la guirlande lumineuse monta sur le cheval en ondulant. Et alentour, il y avait des moineaux gazouillant sur les gerbes, la poudreuse ployant les branches des petits sapins, et peut-être même un renne, qui sait ? Car c’était Noël.

Le garçon sérieux, le biscuit de Noël, l’étoile et la guirlande lumineuse poursuivirent leur voyage à cheval. Puis une mèche de cheveux d’ange vint en voletant s’accrocher dans la crinière du cheval. – Pouvons-nous vous rejoindre ? demandèrent les cheveux d’ange. – À quoi servez-vous ? demanda le garçon. – A rien, nous sommes bons à rien. Il fut un temps… il y a très longtemps… c’est-à-dire très, très longtemps…, dirent les cheveux d’ange tristement puis ils se turent. – Allez-y, dit le garçon, les bons à rien sont bons à avoir sous la main. Et les cheveux d’ange restaient accrochés dans la crinière du cheval. Il y avait aussi des bonshommes de neige avec leurs balais, des enfants adorables sur des luges, des champs couverts de verglas et des salutations bienveillantes et sans arrière-pensées, fusant dans l’air et adressées à tout un chacun, car enfin c’était Noël.

Le garçon sérieux, le biscuit de Noël, l’étoile, la guirlande lumineuse et les cheveux d’ange poursuivirent leur voyage à cheval. Soudain, un bureaucrate tout sourire leur barra la route. – Puis-je vous accompagner ? demanda le bureaucrate souriant. – À quoi servez-vous ? demanda le garçon, méfiant. – Je souris, je suis poli et bien mis, assez doué pour cataloguer et doué en diable pour faire porter le chapeau, dit le bureaucrate souriant. – Je ne sais pas si… dit le garçon sérieux, hésitant. – En plus, j’excelle en matière de paroles en l’air et de cheveux d’ange, rajouta le bureaucrate souriant en montrant du doigt ces derniers. – Les paroles ne montent en l’air par ici, le froid les glace, dit le garçon trop sérieux pour son âge. – Ça sera corrigé, répondit le bureaucrate souriant en bondissant sur le cheval sans y avoir été invité. Et il y avait des stalactites ornant les gouttières, de la chaleur dans les cœurs, des trains annulés et non remplacés, et de la soupe populaire pour les pauvres, autant qu’ils pouvaient en ingurgiter, car Noël était bel et bien là.

Le garçon sérieux, le biscuit de Noël, l’étoile, la guirlande lumineuse, les cheveux d’ange et le bureaucrate souriant poursuivirent leur voyage, tous à cheval. Vers le soir, ils arrivèrent à une maison dans une campagne reculée. Le garçon frappa à la porte. Comme personne ne vint lui ouvrir, il rentra dans la maison. Il y trouva une fille merveilleusement belle pleurant à chaudes larmes. – Qu’y a-t-il ? demanda le garçon sérieux. Pourquoi pleures-tu ? – Un monstre rouge sang me guette dans les bois devant la maison, sanglota la fille merveilleusement belle. Il vient chaque nuit et il a déjà pris mon père, ma mère, mon frère et ma sœur. Cette nuit, ça sera mon tour de passer à la casserole. C’est pour ça que je pleure. – Comment « pris » ? demanda le garçon. – Ce qui est pris est pris, voilà tout, et elle est à plaindre, dit le bureaucrate souriant en tapotant son manteau pour enlever la neige, l’air mal à l’aise. Et il y avait des vitrines décorées, des cochons de massepain pleins les ventres, des cadeaux cachés au fond des placards, des lutins au grenier et de petits pingouins en plastique à peine plus grands qu’un pouce montrant le bout de leur bec çà et là, car c’était Noël.

Plein de bon sens, le garçon se dit qu’il valait mieux filer et trouver une autre maison avec une autre fille merveilleusement belle moins compliquée. Mais alors, la fille pleura de plus belle et des larmes brillantes coulèrent sur ses belles joues rondes. – Il est si affreusement rouge, sanglota-t-elle en parlant du monstre rouge sang, et le garçon sérieux demanda : – Rouge comment ? « Communiste » ou « père Noël » ? – Ce qui est rouge est rouge, voilà tout, et elle est à plaindre, dit le bureaucrate qui ne souriait presque plus car il n’aimait pas les couleurs vives et surtout pas le rouge. Et il y avait aussi des couronnes de l’Avent, des fenêtres de calendrier de Noël, des bougies ornées de rubans, des anges d’or accrochés à un fil, du riz au lait, de la bière douce et le cadeau d’amande, du canard et du rôti aux pommes de terre caramélisées, des biscuits frits et des noix, des dattes collantes et des bonbons gélifiés dont personne ne prenait les jaunes. Puisque c’était Noël.

Le garçon sérieux écouta les bons conseils du bureaucrate souriant concernant la démarche à suivre. Puis, il rassembla ses amis et leur confia chacun une tâche. La guirlande lumineuse devait s’enrouler autour du grand sapin devant la maison et attirer le monstre rouge sang grâce à son bel éclat. Le biscuit de Noël devait se coucher dans la neige au pied du sapin, l’air si irrésistiblement croustillant que le monstre rouge se pencherait en avant pour le ramasser et le croquer. Quant à l’étoile, elle devait monter sur la cime du sapin et, à l’instant où le monstre rouge sang se pencherait en avant, elle devait se jeter du haut du sapin et lui transpercer la nuque de ses pointes aiguës. Le garçon se tourna ensuite vers les cheveux d’ange et dit : – Et vous, Cheveux d’ange, restez où vous êtes. Et la guirlande lumineuse s’enroula autour du sapin, le biscuit de Noël se posa au pied du sapin, l’étoile grimpa sur la cime de l’arbre et les cheveux d’ange restèrent en place. Et il y avait des vacances scolaires. Tout cela, grâce à Noël.

Le garçon sérieux, le bureaucrate souriant et la fille merveilleusement belle surveillèrent depuis la fenêtre. Une fois la nuit tombée, le monstre rouge sang sortit des bois. Avec sa barbe blanche effilochée, son manteau rouge décrépit et son bonnet tout fin couvrant à peine ses oreilles, il n’avait pas fière allure. Il traînait péniblement son surpoids, s’arrêtant tous les dix pas, haletant, le souffle coupé, et son « oh, oh, oh » tuberculeux résonna parmi les arbres. – Oh mon Dieu ! s’écria la fille merveilleusement belle à la vision du monstre rouge. – Quelle horreur, s’exclama le bureaucrate souriant, tandis que le garçon sérieux dit : – Quel merdier !

Le monstre se dirigea vers le sapin. Il se pencha en avant pour ramasser le biscuit de Noël et reçut l’étoile dans la nuque. Et le voilà, étendu dans la neige, plus mort que mort. Le garçon sérieux alla dehors. Il attacha le monstre rouge sang à son cheval et le traîna jusqu’au milieu du lac. Puis, il creusa un trou dans la glace et fit couler le cadavre. Et ce fut la fin du monstre rouge sang. Il y avait aussi l’église du village d’où retentirent les paroles d’évangile, de jolis psaumes et des sons d’orgue. Les paroissiens s’agglutinaient dans l’église jusque dans le porche, même s’ils avaient payé la taxe ecclésiastique l’année durant. Car c’était Noël.

Le garçon sérieux regagna la maison. Deux personnes de la commune l’y attendaient. Le bureaucrate souriant désigna le garçon et dit : – C’est lui qui l’a fait. Il a assassiné un vieillard et caché le corps sous la glace du lac. Et le bureaucrate ajouta, un sourire gêné aux lèvres : – Le cheval était complice. Le garçon raisonnable fut emmené à la mairie afin d’y être entendu. On le prit au sérieux et se mit à sa hauteur, lui sourit, le coacha, le prit en considération et lui attribua le défenseur de son choix, avant de l’exécuter comme cela se faisait à l’époque. Le cheval, lui, subit le même sort, car personne ne savait qu’en faire. Et tout cela, bien que se fût Noël.

Le garçon sérieux trépassé, le bureaucrate souriant prit pour épouse la fille merveilleusement belle. Avec le temps, ils firent beaucoup d’enfants, qui en firent d’autres à leur tour, et tous étaient plus souriants, plus polis et mieux mis les uns que les autres. Et tous travaillaient à la mairie tant ils maîtrisaient à la perfection le catalogage, les paroles en l’air, les cheveux d’ange et, surtout, l’art de faire porter le chapeau.

Au fil des années, l’histoire du garçon sérieux et du monstre rouge sang tomba dans l’oubli. Tous les ans à l’approche des fêtes, on dressa pourtant devant la mairie un majestueux sapin garni de guirlandes lumineuses et d’une belle étoile au sommet. À l’époque, on distribua même des biscuits de Noël aux invités de la mairie dont tous les employés s’efforçaient d’être encore plus souriants et polis que d’habitude, bien que personne ne se rappelât plus pourquoi.Mais c’était sans doute dû à Noël.


(c) Conte de Noël inédit en France. Publié en exclusivité sur Zonelivre.fr avec l’aimable autorisation de Lotte et Soren HAMMER. Il est interdit de reproduire ce texte ou un extrait sans le consentement des auteurs. Lotte et Soren HAMMER sont également les auteurs du roman policier MORTE LA BETE (publié en France aux éditions Actes Noir)

Un immense merci à eux pour le superbe cadeau qu’ils ont fait à l’équipe de zonelivre.fr et à ses lecteurs. Et tous nos remerciements également à Anne-Charlotte Struve pour sa traduction.

Très bonnes fêtes aux auteurs, à leurs familles, ainsi qu’à vous lecteurs et vos proches.

4 Commentaires

  1. Merci aux auteurs pour cette bien belle nouvelle, et aux deux adorables « patrons » du site pour ce superbe cadeau !
    Bonnes fêtes de fin d’année à vous aussi, à tout vite 🙂

  2. Une très belle nouvelle, merci aux auteurs pour ce joli cadeau. Et merci à la dream team de Zonelivre. Bonnes fêtes de fin d’année à tous, auteurs, lecteurs, amis et visiteurs…!!!

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