Interview du traducteur Jean-Christophe SALAUN

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J’ai eu l’occasion de rencontrer Jean-Christophe SALAUN pour son travail de traduction d’auteurs islandais.

Sophie PEUGNEZ : Jean-Christophe Salaün, quel est votre parcours et comment avez-vous découvert la langue islandaise ?

Jean-Christophe SALAUN : J’ai découvert la langue islandaise un peu par hasard une nuit d’insomnie lorsque j’avais 15-16 ans, grâce à un clip de Sigur Rós diffusé sur Arte. Il s’agit d’un groupe de rock qui a la particularité de chanter essentiellement en islandais. La sonorité de la langue m’a tout de suite interpellé, et poussé à en savoir plus sur ce pays lointain et mystérieux.

Jean-Christophe SALAUN

Arrivé à l’université de Caen, j’ai suivi un cursus d’anglais tout en assistant aux cours d’islandais proposés par le département nordique en auditeur libre. La bibliothèque universitaire m’a permis en outre de découvrir pas mal d’auteurs islandais contemporains, à l’époque très difficiles à trouver en librairie. L’université de Caen proposant un échange Erasmus avec l’université d’Islande, j’ai décidé de faire ma troisième année de licence d’anglais à Reykjavík. Je suis instantanément tombé amoureux du pays, et j’ai découvert sur place l’existence d’une bourse d’études pour les étudiants étrangers souhaitant apprendre l’islandais. J’ai alors décidé de rester en Islande, et de reprendre mon cursus à zéro, cette fois-ci en islandais.

Au terme d’une seconde licence, j’avais rencontré Eric Boury et commencé à m’intéresser à la traduction littéraire. Il faut dire que j’avais toujours aimé lire et écrire. Avec en plus mon amour des langues, cela paraissait une voie naturelle. Je me suis donc inscrit au master de traductologie de l’université d’Islande.

Deux ans plus tard, alors que je mettais la touche finale à mon mémoire de master, une amie m’a parlé d’un tweet d’une éditrice aux Presses de la Cité qui recherchait un traducteur d’islandais. J’ai pris contact avec Florence Noblet, la responsable des traductions de la maison d’édition, et, après m’avoir fait faire un petit essai, elle a accepté – avec courage ! – de me confier la traduction de La Femme à 1000° de Hallgrímur Helgason alors que j’étais tout débutant. Un travail long et assez difficile, l’auteur étant particulièrement friand de jeux de mots et de sonorités. Mais ce fut passionnant, et ce texte m’a permis de recevoir un an plus tard le prix Pierre-François Caillé de la traduction, donné par la Société Française des Traducteurs. Il garde donc doublement une place spéciale dans mon cœur : en tant que première traduction, et traduction primée.

Après ça, j’ai enchaîné cinq traductions aux Presses de la Cité avant de commencer à travailler également pour d’autres éditeurs : Zulma, Métailié, tout récemment les éditions Thierry Magnier, Passage(s)…

SP : A quoi ressemble votre univers de travail ?

JCS : J’aime autant que possible travailler chez moi, dans le silence. En général, je m’installe à mon bureau, où je garde tous mes dictionnaires et ouvrages de référence, même si la plupart de mes outils de travail sont sur Internet. J’ai également toujours un carnet à portée de main, pour noter les éventuelles questions que je voudrais poser à l’auteur, ou les problèmes auquel je devrais revenir plus tard.

Ceci dit, un ordinateur portable suffit souvent, donc il peut m’arriver de travailler dans des conditions assez variées : en voyage, dans le train ou en avion, dans des cafés, voire dans mon lit, les jours difficile ! On peut être très libre. Mais comme c’est un travail qui demande pas mal d’auto-discipline, j’aime bien me créer un petit espace qui y soit entièrement consacré, également pour pouvoir m’en déconnecter lorsque j’en ressens le besoin.

SP : Le processus de traduction : lisez-vous entièrement les livres avant de les traduire et êtes-vous en contact avec les auteurs ?

JCS : Je lis entièrement les livres avant de les traduire, oui. La seule exception a été La femme à 1000°, que j’avais commencé à traduire avant d’en terminer la lecture pour pouvoir envoyer mon essai de traduction le plus rapidement possible. Du coup, j’ai continué à traduire sans avoir lu la fin. J’avais juste toujours une petite longueur d’avance sur les chapitres que je traduisais. Je crois que cela m’a aussi permis de ne pas ressentir de lassitude au cours des neuf mois qu’a pris le travail sur ce roman.

Mais la plupart du temps, mes projets de traduction font suite à une fiche de lecture que j’ai faite pour présenter le roman à l’éditeur, donc tout naturellement je l’ai déjà lu en entier.

Pour ce qui est des auteurs, je prends en effet toujours contact avec eux, j’ai souvent quelques questions sur leur texte et nous échangeons beaucoup par mail. Au-delà de ça, c’est aussi l’aspect humain que je recherche. Je ne suis pas une machine, l’auteur n’est pas qu’un nom sur une couverture. J’aime qu’il se sente impliqué dans le processus – du moins, autant qu’il le souhaite. Et la plupart des auteurs ont montré beaucoup d’intérêt pour la traduction. C’est un peu cliché, mais après tout ils nous confient leur « bébé », ils veulent s’assurer qu’on saura bien s’en occuper ! Et on a toujours plus confiance en une personne qu’on connaît, ne serait-ce qu’un peu.

J’ai notamment tissé des liens très forts avec Hallgrímur Helgason et Soffía Bjarnadóttir au fil des années, et je les revois à chaque fois que je me rends en Islande.

SP : Vous avez traduit « Piégée » de Lilja Sigurdardottir aux Editions Métailié. Qu’est-ce qui vous a séduit dans ce texte et pouvez-vous nous dire quelques mots sur l’auteur ?

JCS : Difficile de parler de Piégée sans en dire trop, tant c’est un livre foisonnant. Je dirais que c’est un page turner avec beaucoup d’humain. Des personnages riches et complexes, beaucoup d’émotion, et en même temps un vrai suspense. Il est à l’image de son auteure : une femme d’une grande générosité, toujours souriante, mais aussi diablement intelligente, d’une extrême gentillesse, et très drôle ! Si nous ne nous sommes rencontrés qu’une fois pour l’instant, nous avons beaucoup correspondu pour parler de son livre (et d’autres choses, aussi), et c’est toujours un plaisir de discuter avec Lilja.

SP : Travaillez-vous sur un autre projet en même temps ?

JCS : Depuis fin 2015, je travaille à l’élaboration d’un futur dictionnaire islandais-français en ligne, une collaboration entre l’université d’Islande, la Sorbonne et l’université de Göteborg en Suède. Le projet s’appelle Lexia et vous pouvez suivre son évolution sur sa page Facebook (@lexia.is). Il faudra encore un peu de patience avant sa mise en ligne, mais c’est un projet qui me plaît beaucoup et qui me sera forcément d’une grande utilité en tant que traducteur littéraire, aussi !

SP : Vous arrive-t-il d’échanger avec d’autres traducteurs sur les passages complexes ou pour échanger tout simplement sur la beauté d’un texte ?

JCS : Je connais au final assez peu d’autres traducteurs. Je suis très ami avec Éric Boury, et il est vrai que le sujet de nos traductions revient souvent au cours de nos conversations téléphoniques : soit notre dernier coup de cœur, soit telle ou telle phrase qui pose problème. C’est agréable de pouvoir échanger à ce sujet de temps en temps, pour nous qui passons nos journées dans le silence.

SP : Quels sont selon vous les « indispensables » de la littérature islandaise ?

JCS : Parmi les auteurs traduits en français, outre les succès récents qu’ont connu Arnaldur Indriðason, Auður Ava Ólafsdóttir ou Jón Kalman Stefánsson, il y a évidemment le classique Halldór Laxness, Prix Nobel de littérature, auteur notamment de Gens indépendants ou La Cloche d’Islande (tous deux traduits par Régis Boyer), deux très grands romans. J’aime aussi beaucoup Svava Jakobsdóttir, dont les éditions Tusitala ont publié Un Locataire dans une traduction de Catherine Eyjólfsson. Une auteure atypique, qui pose un regard acerbe sur la société islandaise, mais d’une manière tout à fait surprenante. Je ne saurais que vous conseiller également le roman Je m’appelle Ísbjörg, je suis lion de Vigdís Grímsdóttir, traduit par François Émion aux Presses Universitaires de Caen, un très beau texte, noir mais d’une grande force.

SP : Quels conseils donneriez-vous à quelqu’un qui aimerait exercer votre profession ?

JCS : Être capable de s’auto-discipliner, aimer la solitude, être patient, avoir aussi un peu le goût du risque et… de la frustration. Être traducteur, c’est être tout le temps frustré. Parce qu’on ne trouvera jamais la manière parfaite de rendre justice à la plume d’un auteur. Tout ce dont on peut rêver, c’est d’en approcher le plus possible et de donner une expérience de lecture agréable au lecteur français. Pour cela, il faut aussi lire, lire, lire, en français ! Travailler sa propre langue, écrire dans sa propre langue. Ne pas se focaliser uniquement sur la langue que l’on traduit. Depuis que je suis traducteur, j’ai énormément appris sur la langue islandaise, mais aussi sur la langue française. Et pourtant, toutes les deux restent complètement mystérieuses et surprenantes pour moi. Mais peut-être que c’est aussi bien comme ça.

SP : Merci Jean-Christophe Salaün pour cette interview.

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